Un nom connu de tous, prononcé chaque jour, enseigné dans toutes les écoles du monde. Pourtant, peu de gens savent vraiment d’où il vient. L’histoire de ce mot est aussi complexe que fascinante et elle en dit long sur la façon dont l’histoire d’un continent entier a été écrite par d’autres.
Un nom qui ne vient pas d'Afrique
Commençons par ce qui surprend : le mot « Afrique » n’a pas été inventé par les Africains.
C’est un nom d’origine externe, latinisé par les Romains, qui ne désignait à l’origine qu’une infime portion du continent, une province autour de l’actuelle Tunisie. Il a fallu plusieurs siècles, et la cartographie européenne des grandes explorations aux XVe et XVIe siècles, pour que ce terme finisse par couvrir l’ensemble des 30 millions de km² que l’on connaît aujourd’hui.
Deux hypothèses principales s’affrontent chez les chercheurs pour expliquer l’origine du terme.
Hypothèse 1 : Les "Afri" : la piste amazighe
C’est la théorie aujourd’hui la plus sérieusement défendue par les historiens.
La racine iFRi / aFeR / iFeR désignait un peuple berbère/amazigh d’Afrique du Nord : les Afri (ou Afer au singulier). Ce peuple vivait dans la région qui correspond aujourd’hui à la Tunisie et à l’Algérie orientale, un territoire que les Romains allaient bientôt convoiter.
Lorsque Rome écrase Carthage en 146 av. J.-C. à l’issue de la troisième guerre punique, elle crée une nouvelle province sur ses ruines. Elle lui donne le nom des gens qui y vivent déjà : Africa terra « la terre des Afri ».
C’est cette province romaine qui va donner son nom à l’ensemble du continent. Non pas parce que les Romains avaient une vision globale du continent, mais parce que c’est par là qu’ils y entraient.
À noter : iFRi ne désignait pas que le peuple, dans certaines sources amazighes, ce mot signifie aussi « caverne » ou « grotte », et renvoie à une divinité berbère. Le terme porte en lui une profondeur symbolique que la latinisation a effacée.
Hypothèse 2 : Les Phéniciens et Carthage : la piste sémitique
Avant que Rome ne règne sur la Méditerranée, c’est Carthage qui en dominait la rive sud. Carthage n’était pas une cité africaine d’origine : elle avait été fondée vers 814 av. J.-C. par des colons phéniciens venus de l’actuel Liban, la ville de Tyr, principalement.
Ces Phéniciens transplantés, qu’on appelle les Carthaginois ou les Puniques, ont développé une civilisation propre et une langue sémitique distincte : le punique. Et c’est dans cette langue que certains chercheurs trouvent une origine possible au mot « Afrique ».
2 pistes coexistent :
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afar : mot sémitique/punique signifiant « poussière » ou « terre », qui désignait les terres arides de la région. On retrouve une racine similaire en hébreu (‘āfār).
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faraqa : terme punique signifiant « colonie », que les Carthaginois auraient utilisé pour désigner les terres qu’ils colonisaient autour de leur cité.
Dans les deux cas, l’idée est la même : un peuple donne à son territoire immédiat un nom fonctionnel, ancré dans sa langue et sa réalité. Ce nom finit par être repris, déformé, latinisé et transmis aux siècles suivants.
Ce que ces deux hypothèses ont en commun
Qu’on penche pour la piste berbère ou la piste phénicienne, un point est certain : le mot « Afrique » trouve ses racines en Afrique du Nord, dans un espace géographique qui correspond grossièrement à l’actuelle Tunisie, avec des extensions vers l’Algérie et la Libye.
Et dans les deux cas, ce sont les Romains qui ont institutionnalisé et diffusé ce terme. Sans la puissance de Rome, son administration, sa cartographie, ses textes qui ont traversé les siècles, le mot aurait probablement disparu avec les peuples qui l’avaient engendré.
Et avant ça, comment s'appelait le continent ?
La vérité historique, c’est qu’il n’existait pas de nom unique pour désigner l’ensemble du continent. L’idée même d’un « continent africain » comme entité unifiée est une construction extérieure. Avant les Romains, avant les Grecs, les peuples d’Afrique ne se pensaient pas comme formant un tout. Ils se définissaient par leur royaume, leur empire, leur peuple, leur langue.
Les Grecs, eux, appelaient le continent Λιβύη / Libyé — un nom qui ne désignait à l'origine que la région côtière de l'actuelle Libye, avant de s'étendre. Pour le reste, ils parlaient d'Éthiopie — du grec Aithiopía, "le pays des visages brûlés par le soleil".
Kemet (terre noire) était le nom que les Égyptiens de l'Antiquité donnaient à leur propre pays, en référence aux limons sombres et fertiles du Nil — par opposition à Deshret, "la terre rouge", désignant le désert. Ce n'était pas un nom continental.
Alkebulan signifiant "mère de l'humanité" ou "jardin d'Éden", aurait été utilisé par les Maures, les Nubiens, les Numides et les Éthiopiens selon l'historien sénégalais Cheikh Anta Diop. Alkebulan est aujourd'hui un symbole puissant panafricains, qui précède la colonisation.
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Sources : Encyclopédie berbère, South African History Online (SAHO), Wikipedia (Afrique, Alkebulan, Carthage), Ville de Genève / Interroge, El Moudjahid, Jeune Afrique, Alkebworld
Notre Point de Vue
Au fond, l’histoire du mot « Afrique » est une histoire de pouvoir.
Celui qui nomme, définit. Celui qui définit, contrôle le récit. Les Romains n’ont pas inventé l’Afrique, ils ont inventé le mot qui allait désigner le continent pour les deux millénaires suivants. Puis les cartographes européens ont étendu ce mot à toute la masse terrestre, souvent sans consulter ceux qui y vivaient.
C’est pourquoi des historiens, des intellectuels et des militants continuent de questionner ce nom. Non pas pour le supprimer, il est désormais revendiqué avec fierté par des centaines de millions de personnes, mais pour rappeler que derrière chaque mot se cache une histoire, et que cette histoire mérite d’être connue.
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